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Première au Riso Patron - Chapitre 2

Alpinisme - 17/03/16 à 14:26

Fin septembre 2015, une équipe constituée de Lise Billon, Antoine Moineville, Jérôme Sullivan et Diego Simari a réussi la première ascension du Pilier Nord Est du Cerro Riso Patron (2550m), un sommet isolé de la Patagonie Chilienne. Ce projet a été soutenu par la FFME dans le cadre de ses bourses expéditions. Lise Billon, ancienne membre de l’ENAF nous raconte cette expédition hors du commun.

Première au Riso Patron - Chapitre 2
© FFME

(lire la première partie)

Le lendemain matin, Juan replonge sous le bateau pour terminer les réparations et nous reprenons le chemin en sens inverse, en direction de la sortie du fjord. Nous nous faisons déposer sur notre nouvelle plage. Il est déjà tard dans la journée quand nous commençons à construire notre nouvelle cabane pour nous protéger de la pluie. Nous nous fixons pour objectif de préparer les affaires et de tout terminer pour pouvoir partir le samedi vers midi. L’après-midi, touche à sa fin en ce samedi, et nous sommes enfin prêts, mais il ne sert à rien de partir, la nuit arrive. Quand nous partons ce dimanche matin, le beau temps est déjà bien installé.

Trois jours de marche à travers une jungle épaisse et humide, puis sur un glacier, nous serons nécessaires pour rejoindre le pied de la paroi. La troisième journée n’a pas commencé à décliner, aussi nous profitons des dernières lueurs du jour pour grimper les 200 premiers mètres et trouver un bivouac 5 étoiles sur une épaule de neige. Le coucher de soleil est loin d’être dépourvu de charme, et nous profitons de notre chance d’être là, seul au monde, loin de toute civilisation, au milieu d’une terre marquée par les vents violents, et de pouvoir contempler l’immensité du Hielo Continental Sur (troisième calotte glaciaire au monde de par sa superficie) sans un seul nuage à l’horizon depuis trois jours, et pas une brise.

La journée suivante nous réserve une belle escalade le long de plaquages verticaux fins et difficilement protégeables, le tout au soleil. Nous remontons ensuite une goulotte facile qui vient butter sur un mur vertical de 200m. Ce sera notre premier problème à résoudre. Le mur est entièrement blanc, couvert de “escartcha”. L’”escartcha” est une pellicule de neige inconsistante qui se forme sur les murs verticaux de la Patagonie, grâce au vent, à l’humidité et au froid. Il faut vous représenter ce que fait le givre en hiver, quand celui-ci forme de petits pétales bien distincts les uns des autres, mais observables à l’œil nu. L’”escartcha”, c’est ça, sauf que les pétales font la taille de la main et que son épaisseur peut atteindre un mètre ou plus. Dans cet océan blanc, impossible de se protéger. Heureusement, le vent y creuse des tunnels. Au fond d’un de ces tunnels, nous avons trouvé notre cheminement, et le rocher, affleurant par endroit, nous a permis de trouver quelque protection à placer.

Cette longueur nous a pris pas mal de temps, alors que nous avions bien avancé dans la journée.  Quand nous arrivons en haut de celle ci, la nuit est déjà bien entamée, et nous sommes bien déçus quand nous nous apercevons qu’il n’y a pas de place pour faire un bivouac. Nous avons le choix entre continuer de nuit ou faire un rappel vers ce qui nous semble un emplacement de bivouac en contrebas. Nous choisissons de descendre. L’endroit n’est pas optimal mais fera l’affaire. Nous taillons des marches dans la glace, et après avoir emménager nos couchettes, nous nous activons pour faire fondre de la neige pour pouvoir manger. La nuit est glaciale et nous sommes tous pressés de nous mettre au chaud dans nos duvets. Les lyophilisés engloutis, nous nous apprêtons à nous installer lorsqu’un mugissement sonores se fait entendre:

“NOOOOO! No! La puta que lo pario!”

Croyez-moi, aucune traduction n’est nécessaire. Diego venait de perdre son sac de couchage. Après Antoine, qui au matin avait perdu son matelas de sol, et Jérôme et moi qui partagions le même duvet, nous nous retrouvions en sous équipement de couchage. Avec une température nocturne avoisinant les -15 degrés Celsius, on peut aisément comprendre le désarroi de Diego.

Là, je crois que nous pouvons encore dire que nous en avions “hasta las webas”.

Nous cotisons tout ce que nous avons en plumes ou en doudounes pour tout laisser à Diego, afin qu’il se fabrique un duvet de fortune, le tout maintenu par un sursac. Je crois qu’il a tout de même passé une nuit fort peu agréable, à remuer ses doigts et ses orteils, se remémorant des histoires sordides de gelures et d’amputations de phalanges.

Heureusement pour lui, il devait être aux environs de 2 heures du matin, et, nous situions en face Est, aux premières loges des premières apparitions du soleil.

Nous nous réactivons le lendemain matin, et Diego n’a pas gelé. Il ne nous reste qu’à remonter l’arête de neige finale, qui nous semblait débonnaire depuis le bas. Étrangement, nous y passons pas mal de temps. Aucune difficulté ne s’oppose à nous, bien que l’arête se révèle beaucoup plus raide et effilée qu’escomptée. Nous avançons en nous protégeant, de corps mort en corps mort. Quand nous arrivons sous le champignon sommital, nous sommes confrontés à un dévers monstrueux.

Non, les difficultés n’étaient pas finies... Le mur qui se dresse devant nous est déversant et se termine par un toit. Un tunnel naturel semble le traverser en un endroit, mais y accéder semble compliqué. Nous tirons alors un rappel pour rejoindre un mur, vertical celui-ci, de neige inconsistante, mais où le vent a creusé de large cannelures où se devine de la glace dans le fond. Nous remontons une de ces cannelures, entourés de ces pétales de givres géants. A l’arrivée de cette longueur nous ne sommes plus que à quelques mètres du sommet. Le plateau sommital nous offre une vue incroyable à 360 degrés, en cette cinquième journée de beau temps consécutif. Au loin se distingue le sommet du Fitz Roy, le Lautaro, plus haut sommet de la zone, le San Lorenzo et enfin le Cerro Murallon, où nous avons était il y a 3 ans, muraille imposante de granit au milieu de cette étendue glacée.

Nous nous attardons un peu au sommet et quand nous attaquons la descente, le soleil commence à décliner et les couleurs s’avivent de tous les côtés. Nous descendons par une autre arête. Celle ci est entièrement faite de champignons de neige, ce qui rend la descente complètement psychédélique.

Nous descendons exclusivement sur corps morts et rebondissons de champignons en champignons. La nuit nous rattrape ainsi que le vent et les nuages. Ca y’est, la fenêtre météo est en train de se fermer. Nous en avons bien profité mais il nous faut continuer à descendre. Les deux derniers rappels ne nous laissent pas le choix que de descendre sur des pieux à neige à moitié enfoncés dans une neige trop dure pour faire un corps mort et trop meuble pour faire des lunules.

Il est à nouveau aux alentours de 2 heures du matin quand nous atterrissons dans la rimaye, complètement frigorifiés. Ici, à l’abri du vent nous nous sentons bien et décidons de manger quelque chose de chaud avant de reprendre notre chemin. Les pieds au chaud et l’estomac plein nous font reprendre les esprits. La première zone de glacier que nous devons traverser est minée de crevasses, il nous apparait alors peu sage de s’aventurer dans ce terrain dans le brouillard à trois heures du matin, complètement fatigués.

Si l’un de nous passe dans une crevasse, nous ne résisterions pas très longtemps au froid. Nous nous installons donc dans la rimaye, sous d’énormes blocs en suspension, tel une bonne dizaine d’épée de Damoclès pour nous accompagner pour la nuit. Nous calons Diego entre nous pour lui apporter plus de chaleur dans son duvet de fortune et nous glissons dans un sommeil bien mérité.

Le lendemain nous commençons à revenir sur nos pas dans le brouillard. Les plus optimistes prétendent qu’en une journée et demie nous serons de retour à la plage. Il nous faudra deux jours, en réalité, interminables pour regagner le confort précaire de notre cabane à moitié achevée.

Nous revoilà sur « el Principe », en train de manger les coquilles Saint-Jacques fraichement sortie de l’eau, à la petite cuillère. Ca n’est pas une mince affaire, croyez-moi de les sortir intactes de leurs coquilles, sans déchirer la chaire. Mais au bout de la dixième, nous commençons à avoir le coup de main.

Alors que je balance une autre coquille vide par dessus mon épaule, j’aperçois les montagnes au loin se détachant sur un ciel décidément toujours bleu. Tout s’est enchainé si rapidement, nous avons l’impression d’avoir était catapulté là-bas.

Apres plus de deux ans d’attente pour parvenir en haut de ce sommet, avoir « bouclé » l’affaire en une dizaine de jours nous semble bien irréel, presque dérisoire. J’ai du mal à croire que nous y étions, il y a si peu de jours.

Je demande à Juan si en septembre la météo et toujours au beau fixe ici dans les fjords, si c’est la meilleure période de l’année. Il me dit que non, que cela fait 20 ans qu’il n’a pas connu un mois aussi bon, avec autant de soleil. Je regarde les montagnes, puis le ciel bleu, et je me dit que nous avons vraiment été privilégiés.

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