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Première au Riso Patron, une expédition soutenue par la FFME

Alpinisme - 17/03/16 à 14:20

Fin septembre 2015, une équipe constituée de Lise BILLON, Antoine MOINEVILLE, Jérôme SULLIVAN et Diego SIMARI a réussi la première ascension du Pilier Nord-Est du Cerro Riso Patron (2550m), un sommet isolé de la Patagonie chilienne. Ce projet a été soutenu par la FFME dans le cadre de ses bourses expéditions. Lise BILLON, ancienne membre de l’ENAF, nous raconte cette aventure hors du commun.

Première au Riso Patron, une expédition soutenue par la FFME
© FFME

"Hasta las webas" ce sont les mots que ne cessait de répéter l'équipage du bateau de pêche "el Principe". 11 mètres de long, moitié fibre de verre et moitié bois, faisant son chemin à travers les glaces du fjord Falcon, en Patagonie chilienne.

“Hasta las webas”, en chilien, ça veut dire en quelque sorte “on y est jusqu’au cou...”. Laissez-moi vous expliquer...

L’histoire commence en 2014, en novembre pour être précis. Et même le 15. Facile à retenir, c’est sa date d’anniversaire. Je veux dire, à celui qui s’est luxé l’épaule, là bas, sur le glacier du fond du fjord Falcon, au pied du Riso Patron, montagne du bout du monde.

A cet instant, l’usage de l’expression “hasta las webas” nous était encore étrangère, bien que nous en goutions entièrement le sens. Dix heures de marche à travers une forêt humide aux entrelacs de branches serrées et de sols mousseux, huit heures de bateau pour revenir à Puerto Eden, premier lieu de présence humaine à proximité, trois jours d’attente pour pouvoir monter dans l’unique ferry naviguant dans les fjords chiliens, et deux jours de navigation pour atteindre le médecin le plus proche et remettre l’épaule en place sous anesthésie générale. Vous commencez à comprendre ?

L’histoire continue en 2015, mais cette fois-ci en septembre. Un vendredi soir, à trois jours du départ. Nous nous portons volontaires pour célébrer les nouveaux guides.

Le lendemain, pas de repos, et malgré la gueule de bois, il nous faut plier notre campement composé de deux caravanes et deux grandes tentes, et faire nos sacs en vue du départ imminent. Redoublant d’effort, nous sommes plus ou moins prêts au moment du départ, mis à part les aliments lyophilisés qui ne sont jamais arrivés à destination.

Mais pas la compagnie aérienne, qui décide de faire grève, et sur une erreur de logistique, oublie de nous enregistrer sur notre vol de remplacement. Cela aurait si peu d’importance si il y avait des ferry en partance tous les jours depuis Puerto Natales et que la Patagonie serait réputée pour son climat stable et agréable. Mais voila, le Navimag (le ferry si vous n’avez pas compris) part le lundi et les météogrammes nous laissent deviner une bonne fenêtre météo...

L’équipe diffère quelque peu de l’année dernière. Nous troquons un Espagnol pour un Argentin. Pas de grosse différence, brun, poilu, parlant castillan (sauf que le nouveau il met des “ch” partout), seulement 20 cm de moins. Nous finissons par réussir à débarquer à El Calafate, en Argentine. Diego nous récupère et nous nous dépêchons de faire les courses. La nourriture est moins chère en Argentine. Nous jouons un peu à "Tetris" pour tout imbriquer dans la Kangoo, grimpeurs, nourriture et équipement. Et nous filons rejoindre Antoine à Puerto Natales.

Quand nous arrivons à Natales, nous sommes déjà le samedi et il nous faut encore trouver de la bâche pour la cabane, une tronçonneuse pour couper le bois, un moyen de faire de l’électricité, terminer les courses et trouver un poêle à bois pour nous chauffer et faire sécher nos affaires.

Je ne vous ai pas présenté les lieux. Ces lieux, ils s’appellent plus communément “tierra de lluvia”. Autrement dit, “terres de pluie”. 360 jours de pluie par année. Autant dire qu’il ne faut pas louper le créneau météo quand il se présente. Or, celui-ci se dessine de plus en plus clairement sur les météogrammes. Nous réussissons à être prêts à temps, une fois de plus, et nous nous retrouvons dans le ferry en partance pour Puerto Eden.

A bord, nous rencontrons le nouveau capitaine du “príncipe”. Ainsi qu’une bonne partie des gens de Puerto Eden, revenant de l’enterrement de Rigoberto, qui nous avez emmenné dans les fjords l’année  dernière... Dure nouvelle.

Arrivés à Puerto Eden le mercredi, nous nous dépêchons de régler les derniers papiers. Au Chili, tout est très formel. La bénédiction du grand chef de la “armada” en poche, nous chargeons tout sur le petit bateau de pèche, pour pouvoir partir le lendemain, le jeudi. Le beau temps commençant le dimanche, et s’annonçant stable pendant 6 jours, nous ne pouvons nous permettre laisser passer cette opportunité !

Autour d’un bon repas agrémenté de moules géantes (de la taille de la paume de ma main), nous exposons nos plans aux pécheurs et leur expliquons que nous voulons nous rendre au fond du fjord Falcon. Ils se montrent très sceptiques sur la possibilité d’entrer aussi loin dans ce bras de mer. Nous sommes tôt dans la saison et ce fjord est réputé pour être remplis d’iceberg jusque tard dans la saison. Pour eux, c’est à peine si nous allons pouvoir y entrer.

Nous partons tôt le lendemain, à 8 nœuds à l’heure, il nous faut une bonne journée de navigation pour rentrer dans le fjord. La mer est calme. Quand nous arrivons à l’entrée du fjord, la tension semble monter à bord.

Chacun retient son souffle quand les premiers bouts de glaçon commencent à se détacher au loin sur l’eau. Nous venons à peine d’entrer dans le fjord qui fait 16 km de long. Plus nous avançons, plus les glaçons se font nombreux. “El Principe” a considérablement ralenti l’allure. Les bancs de glace se font plus serrés. Les pécheurs décident alors d’accoster pour partir en reconnaissance avec la petite barque que nous trainons à l’arrière.

Le verdict tombe, il nous faut construire une protection pour la coque du bateau. Nous partons à la recherche de deux longs troncs que nous installons ingénieusement à l’avant de la coque, et qui nous permettent de transformer notre embarcation en un superbe “rompe hielo” (“brise glace”). Nous reprenons notre chemin, plus lentement. Le bruit de la glace percutant la coque ne nous surprend plus désormais. Nous évitons les plus gros morceaux et repoussons les plus petits avec la proue du bateau. Mais plus nous avançons et plus la glace se resserre. Nous ne sommes plus très loin de notre objectif, mais alors que la glace devient omniprésente, les pécheurs commencent à s’agiter. La barre ne répond plus...

C’est à ce moment la que nous entendons rugir le premier “estamos hasta las webas!”. Le premier d’une longue série.

Juan, 1m90, 100 kg de bonne humeur avec une grande gueule, s’empare de la tronçonneuse et commence à découper le plancher arrière du “Principe”, afin d’accéder au gouvernail. Pendant que nous dérivons ostensiblement vers l’endroit où se trouvent les plus gros amas de glace, au grès de la marée qui se fait plus puissante à cette heure-ci, la pluie pointe le bout de son nez. Nous, nous sommes impuissants, nous regardons nos pécheurs s’activer et nous nous plongeons dans la contemplation de notre écran de smartphone, afin de trouver un plan bis.

Jusqu’à ce que Juan apparaisse et nous réquisitionne... Pour que nous le filmions ! En effet, il n’arrive pas à accéder "au problème" depuis le dessus, alors, il veut y accéder par en dessous. Et il veut pouvoir montrer les images à ses petits enfants. La scène pourrait paraître banale, si ce n’est que nous sommes entourés de milliers de glaçons. Heureusement pour Juan, à Puerto Eden, les pécheurs vivent de pèches traditionnelles de fruits de mer, et pour cela, les bateaux sont équipés de compresseurs et les marins, d’épaisses combinaisons néoprènes. Entre trois “hasta las webas” et deux blagues bien grasses, Juan se tortille pour faire passer son corps massif dans l’étroite combinaison néoprène. Avant de se glisser dans les eaux glaciales et noires. Il s’assure que nous le filmons, enfile son masque, et bascule entre deux glaçons.

Le gouvernail partiellement réparé, nous faisons demi-tour et nous dépêchons de trouver un endroit protégé pour passer la nuit. Nous tendons une bâche sur le pont avant du bateau pour nous protéger de la pluie et nous installons pour nous reposer de cette longue journée. Dans notre tête, l’horloge tourne. Nous sommes le jeudi soir, nous n’avons pas pu atteindre la vallée nous permettant d’accéder à la face Est du Riso Patron Sud, et le beau temps arrive ce dimanche. Notre plan de rechange implique une journée ou deux de marche supplémentaires... Et de changer d’objectif, nous nous rendrons au pilier Nord-Est du Riso Patron Central. Pour faire bien, il nous faudrait commencer à marcher le lendemain...

A suivre...