
 |
Expéditions
|
 |
|
|
|
La conquête de l'Annapurna (1/5)
Récit de Maurice Herzog, Chef d'expédition
Aujourd'hui 2 juin, il fait beau. Nous préparons un peu de thé en attendant Angthar-Kee; nous ne mangerons guère que des nougats qui nous plaisent encore. Tard, arrive notre sirdar qui a éprouvé beaucoup de mal à monter la pente de glace enneigée, bien qu'à cette heure matinale celle-ci soit glacée. Immédiatement, nous répartissons les charges et allons de l'avant à nouveau.
L'objectif de la journée est l'installation du camp V, à mi-hauteur du sommet, contre une nervure rocheuse que nous avons aperçue du camp I. La neige est profonde et rend la marche extrêmement pénible; la pente est très raide et nous craignons à chaque pas de déclencher une avalanche. Une grande traversée vers la gauche que j'avais repérée, puis une montée directe dans une sorte de thalweg nous permet d'accéder au futur camp. Ce thalweg, d'allure paisible vu d'en bas, nous semble maintenant particulièrement relevé. Quelques murs de glace à escalader, mais qui ne nécessitent pas, comme dans le bas, des équipements de cordes et nous passons simplement en taillant.
Nous gagnons de l'altitude. L'arête des "choux-fleurs" est à nos pieds; les Nilgiris, à l'allure altière jusqu'alors, sont maintenant plus bas que nous. Par dessus la Grande Barrières, nous devinons les hauts plateaux Tibétains. Seul le Dhaulagiri domine. Nous nous arrêtons souvent. Souvent aussi, nous nous relayons pour faire la trace. Là-haut, nous distinguons la nervure rocheuse, but de la journée. Nous espérons bien y trouver une plateforme suffisante pour installer en toute sécurité notre tente, notre abri pour la dernière nuit. A cette altitude, la lucidité perd beaucoup de son acuité. J'en suis très conscient pour ma part. Je sens qu'il m'est difficile de réfléchir à plusieurs sujets et je me réfigie volontairement dans l'idée fixe ; un seul objectif est dans ma tête : gagner cette nervure que déjà je sens si proche.
A bout de force, essoufflés comme jamais nous le fûmes, nous arrivons aux premiers rochers. Cruelle déception ! Ces rochers sont très raides et recouverts d'une carapace de glace sans défaut. Aucune plate-forme, aucune possibilité quelconque d'installer notre petite tente, notre "cercueil". Nous nous résignons à aménager une plate-forme de nos propres mains dans cette pente abrupte où la neige dégringole sans arrêt.
Au travail ! Sherpas et sahibs, à coups de piolet, confectionnent dans la pente cette plate-forme qui nous est nécessaire. Un cubage important de neige est déblayée et chaque effort nous coûte. A cette occasion, nous admirons à nouveau la résistance de nos sherpas.
Bientôt la tente est installée aux portes de l'abîme et recueille toute la neige qui glisse le long de la pente. C'est là que nous devons passer la nuit accrochés à un piton enfoncé dans le calcaire de la nervure rocheuse.
Je demande à Angthar-Kee et à Enndawa s'ils veulent rester avec nous; il me semble humainement impossible de leur en donner l'ordre. Il est des moments où l'autorité du chef d'expédition doit s'incliner devant certaines réactions humaines bien légitimes. Angthar-Kee me répond que malgré tout son désir de gagner avec nous le haut de cette montagne, il préfère rdescendre au camp IV. Ses pieds commencent à geler et il aura besoin d'une nuit de friction pour les ranimer. Bientôt nos deux fidèles sherpas ne seront plus que deux points sur lapente. Ils redescendent rapidement, nous laissant seuls dans cet enfer.
A grand' peine, nous faisons un peu de thé et avalons avec discipline nos cachets ; impossible d'absorber un aliment quelconque. C'est notre dernière nuit avant l'attaque, nous nous enfilons dans nos merveilleux sacs de couchage, après y avoir enfoncé nos chaussures pour les trouver souples demain matin.
Nuit horrible ! Le vent souffle, décroche des particules de neige qui viennent s'accumuler entre la pente et la tente. A mesure que les heures s'écoulent, je suis enseveli sous la neige et il me tarde que l'aube arrive car je me sens étouffer sous cette masse. En attendant, je ne peux que supporter cette position effroyable. Je me demande si j'arriverai à résister jusqu'au départ. Lachenal, à mes cotés, sera en proie à d'autres tourments : il a sans cesse l'impression de s'abîmer avec la tente dans le précipice béant qui est au-dessous de nous, bien qu'il sache qu'un piton arrime notre tente au rocher.
Enfin, l'aube arrive. Il nous est impossible de parler et nous sommes épuisés par cette nuit infernale. Qui de nous deux aura le courage de préparer un breuvage chaud ? Ni l'un ni l'autre. Il nous faudra toute notre maîtrise sur nous-mêmes pour parvenir à enfiler nos chaussettes et nos guêtres durcies par le froid malgré leur séjour dans les sacs de couchage.
Avant de sortir, nous préparons les sacs. POur moi, un tube de lait concentré, quelques nougats, une paire de chaussettes, mon Foca. J'essaie la caméra, remontée à fond : hélas ! elle ne tourne plus et, le coeur serré, je dois la laisser au camp V. Nous aurons tourné jusqu'à 7500 mètres, mais pas au delà, malgré toutes les précautions prises. A 6 heures, nous sortons. Pas de cordes, elles nous semblent complètement inutiles dans ce vaste glacier de la Faucille, très raide, mais sans crevasse. Et nous partons tous les deux, Louis Lachenal et moi, aujourd'hui 3 juin, jour ultime de notre attaque, but de notre Expédition.
Il fait beau, mais très froid. Les crampons ultra-légers mordent bien dans les plaques de neige durcies que nous rencontrons. Parfois, nous « gaufrons » et nous nous enfonçons malencontreusement dans une neige poudreuse très molle. Au bout de quelques centaines de mètres, pendant que Lachenal se tape les pieds et enlève une chaussure qui le serre un peu, je regarde les montagnes qui nous entourent. Déjà, nous dominons tout, hormis le gigantesque Dhaulagiri. Le relief, que de nombreuses et laborieuses reconnaissances nous avaient rendu familier, s'inscrit maintenant à nos pieds. Il me semble être dans un pays irréel, vivre dans une sorte de monde intérieur. Obligés de nous surmonter sans cesse, j'ai cependant l'impression d'être parfaitement lucide.
>> suite |