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La conquête de l'Annapurna (2/5)
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A tour de rôle, nous nous relayons pour faire la trace, car la marche à cette altitude est épuisante; dès maintenant, nous voyons l'arête sommitale et distinguons un couloir sur l'extrême droite qui semble, malgré sa pente, mener au sommet. Sans hésitation, nous nous dirigeons vers lui.
Les heures s'écoulent, mais nous ne nous en apercevons pas. La progression me semble honnête par sa vitesse, comparable à celle de l'alpiniste qui grimpe au Mont Blanc, et j'ai le coeur
gonflé, car il semble maintenant que la victoire ne peut plus nous échapper.
La pente terminale se rapproche comme dans un rêve. Elle se redresse et j'apprécie les crampons qui nous permettent de naviguer facilement sur ce terrain mixte, si dangereux et si difficile, pour gagner le couloir que nous devrons remonter ; la neige est d'ailleurs relativement dure. Lachenal et moi, près l'un de l'autre, soufflant et nous arrêtant fréquemment, nous regardons sans cesse vers le haut pour savoir enfin quand ce Golgotha sera terminé. Le souvenir de ce qui se passa ensuite s'efface. Seules quelques images subsistent. Je me souviens fort bien d'avoir gagné l'arête puis, par une traversée sur la gauche, rejoint notre sommet ! II me semble incroyable de fouler enfin cette neige : tous ces efforts, tous ces sacrifices pour gagner cet endroit me paraissaient inconcevables.
Lachenal, malgré sa joie qu'il n'extériorise pas beaucoup, veut redescendre tout de suite, car il sent ses pieds geler. Rapidement, un coup d'il de l'autre côté de l'arête pour voir les sombres précipices du versant sud ; plusieurs kilomètres plus bas, je ne vois pas encore le fond, mais seulement quelques nuages qui flottent. Il me semble difficile de distinguer si nous sommes sur la terre ou dans le ciel. Je pense a tous ces hommes qui sont morts sur ces hautes montagnes.
Je pense à tous mes amis, si fidèles, si confiants aussi, laissés en France. Ces moments me semblent indicibles; savoir que, moi, je suis sur le sommet le plus haut de la terre que les hommes aient jamais conquis. La verte vallée de Chamonix où ma jeunesse s'est écoulée, au pied des merveilleuses montagnes du Massif du Mont Blanc, me semble bien loin. Pourtant, les 4.800 mètres du Mont Blanc m'impressionnaient beaucoup en ce temps là et je trouvais que les hommes qui en revenaient avaient un air bizarre ; je les regardais comme des héros. 8.000 mètres ! Cela m'apparaît impossible et pourtant je suis là.
Redescendus sur la plus haute pierre du sommet, deux mètres sous l'arête sommitale, nous prenons quelques photos des drapeaux et des fanions que nous avons apportés et qui nous rappellent notre pays. En ce moment, ces manuvres représentent un grand sacrifice, car le fait d'attacher ces drapeaux nous demande beaucoup d'efforts, et le réglage de l'appareil réclame une tension intellectuelle qui me semble difficile. Je n'ai de cesse que tout ceci soit fait pour redescendre aussi rapidement que possible vers la terre dos hommes. Nous ne trouvons aucun caillou pour confectionner un cairn ; d'ailleurs, tout est glacé. Lachenal part déjà. Vite, je remets dans mon sac les quelques objets que j'en avais extrait et avale quelques gouttes de lait concentré. Un dernier regard vers ce sommet qui sera désormais pour nous tous notre joie, notre gloire, noire consolation et je me précipite dans le couloir où Lachenal est déjà descendu.
Dès lors, ce sera une véritable course vers ce camp V que, ce matin, nous avons laissé. J'enfile mes gants en partant, mais soudain, l'un d'eux m'échappe ; il roule tout doucement, imperturbable, définitif, vers le bas. Je le regarde impuissant et pressens la catastrophe qu'il entraînera ; mon piolet à deux mains, je descends dans la pente, vite, aussi vite que possible, et tâche de rejoindre Lachenal. Je parcours rapidement la grande diagonale, mais le mauvais temps est maintenant arrivé. Le vent souffle ; de mauvais nuages m'entourent. La mousson arrive : la course contre la mort commence.
Il ne me vient pas à l'idée de prendre la paire de chaussettes qui se trouve dans mon sac et de
l'enfiler en guise de gants. Mes mains contre le piolet, j'agrandis mes pas et les fais aussi rapides que possible. Au loin, dans une échappée, je vois le camp V, mais bientôt les nuages nous environnent à nouveau. Lachenal est encore devant ; je l'aperçois à 50 métres dans la brume. Il gagne les pentes de glace qui précèdent notre tente. Bientôt, je le perds de vue.
La neige tombe, le froid est intense. J'arrive droit sur notre camp et j'ai l'heureuse surprise de
trouver non pas une, mais deux tentes : Rébuffat et Terray sont là et nous attendent. Je crie, passe la tête dans la tente de Terray et demande où est Lachenal. Pas de Lachenal ! Terray m'étreint la main et s'aperçoit que celle-ci est blanche et dure comme du bois. Je ne m 'en étais pas aperçu au cours de cette descente. Bon comme un frère, il s'occupe de moi, me frictionne. Je lui dis combien je regrette de ne pas l'avoir eu avec nous dans cette marche finale vers le sommet, lui qui avait tant fait au cours de l'assaut général. Il me répond une phrase qui me réchauffe encore le cur : « Maurice, puisque tu es allé au sommet, c'est nous tous qui y sommes allés. » Un cri de l'extérieur : c'est Lachenal. Terray bondit et se précipite au dehors. Un quart d'heure plus tard, il rentre avec son compagnon qui a fait une chute d'une centaine de mètres dans la pente et qui s'est arrêté par le plus grand des hasards grâce à ses deux crampons qui se sont fichés contre la pente. La seconde nuit à 7.500 mètres commence. Terray et Lachenal sont dans la tente que nous avions la nuit précédente, Rébuffat et moi sommes dans l'autre. Nouvelle nuit horrible, car le même scénario se déroule. Frictions, breuvages chauds, paroles douces : le dévouement de nos camarades seront de précieux réconforts.
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